mardi 15 mars 2011

Noirs désirs (sur Black Swan)



Darren Aronofsky - Black Swan (2011, 108 min)
Nathalie L.

Darren Aronofsky est un réalisateur rare, 5 films en 15 ans de carrière, c'est assez peu finalement comparé à n'importe quel tâcheron d'Hollywood capable de fabriquer un mauvais film par an. Et puis surtout, quels films : cinq donc, à la personnalité aussi marquée que variée, que cela soit sur la forme (le noir et blanc très brut de Pi opposé aux couleurs clippées de Requiem for a Dream) ou sur le fond (le dernier combat d'un vieux catcheur dans The Wrestler opposé à la quête millénariste d'un cancérologue dans The Fountain).
Aujourd'hui, avec Black Swan, c'est une nouvelle route qu'il choisit, on est pas ici dans le film indépendant calibré pour Sundance ou pour Venise, mais dans une œuvre oscarisable et oscarisée d'ailleurs. Le parti pris est beaucoup plus académique, il y a une actrice formidable qui se surpasse, une actrice à Oscar donc, Natalie Portman, un french lover dont la gueule cabossée et le délicieux accent font des miracles, Vincent Cassel, une réalisation assez grand public (la mise en abîme du délire paranoïaque est assez classique au fond). Mais la danse classique est aussi un sujet très académique, et une fois de plus, Darren Aronofsky s'attache à faire la jonction entre le fond et la forme, ce que peu de réalisateurs ont finalement le courage de faire, préférant creuser le sillon d'un style éprouvé (ainsi, les films des frères Coen sont reconnaissables entre mille, bourrés de gimmick de réalisation).
Il est donc question de danse classique dans ce nouvel opus. Le pitch en est limpide : c'est l'histoire d'une jeune danseuse, porteuse contrainte des rêves brisés d'une mère abusive, prête à tout pour sortir du rang et incarner les deux personnages centraux du Lac des Cygnes, de Tchaikowski, au point d'en perdre la raison.
Le film décrit avec une précision clinique l'enfermement progressif de son héroine dans une spirale de délire paranoïaque, l'univers va se refermer sur elle progressivement (les espaces se restreignent, la lumière disparait), le cygne noir en elle révélé va s'avérer victorieux sur le cygne blanc. Il y a évidemment beaucoup de clichés psychanalytiques dans tout cela : le cygne noir, miroir inversé, révélateur des désirs inconscients et refoulés (l'homosexualité, au coeur d'ailleurs de l'oeuvre de Tchaikowski), le combat entre Eros et Thanatos (la pulsion de mort, incarnée par les automutilations), le complexe d'Electre (le désir du père, absent, reporté sur le maître de danse qui incarne l'autorité)...Tout cela pourrait être un peu indigeste, d'autant que certaines scènes sont assez gore finalement. Mais il y a la gracieuse ballerine, une oie blanche timide et repliée sur elle même, perfectionniste, que la recherche de son côté obscure va à la fois libérer (de sa mère, des conventions) et détruire. Natalie Portman est remarquable de bout en bout, portant ce rôle difficile au bout de ses demi-pointes.
La grande originalité de ce film tient dans une mise en abîme complexe, Darren Aronofsky donne là sa version du Lac des Cygnes : il y a du Siegfried en Thomas, homme indécis à la recherche de la femme idéale (mi-ange mi-démon ?), et Lily est à la fois Odette et Odile . Finalement, il est ici rendu hommage à la vision la plus moderne du Lac des Cygnes, celle que Noureev avait monté pour l'opéra de Paris. Si on rajoute à cela les clins d'oeil à Cronenberg (les jambes meurtries et criblées de vis de Wynona Rider), à Lewis Caroll (le miroir brisé de la loge comme révélateur), il va sans dire que nous avons là un film excellent, un de ceux qui interroge et qui questionne. Un film très malin aussi, ce qui devient aussi rare qu'une bonne chanson de Radiohead.

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